Adapter la prévention au travail


Alain Garrigou, ergonome, Brahim Mohammed Brahim
Santé & Travail n° 065 - janvier 2009
couverture
Cancers professionnels : mobilisation générale
— janvier 2009 —

La prévention du risque cancérogène repose en général sur le respect de valeurs limites ou sur des équipements de protection. Des mesures peu efficaces sans une analyse préalable de l'activité, car inadaptées aux conditions réelles d'exposition des salariés.

Encore aujourd'hui, la prévention du risque chimique et cancérogène repose essentiellement sur le respect de normes d'exposition et de consignes de sécurité, ainsi que sur l'utilisation de protections collectives ou individuelles. L'objectif est de maintenir les niveaux d'exposition en deçà des valeurs normatives. Or ces dispositifs présentent des limites, du fait qu'ils ne sont pas toujours adaptés à l'activité de travail réelle. Des limites qui nuisent à leur efficacité et justifient une analyse plus poussée des conditions d'exposition, une analyse ergonomique.

C'est le cas notamment pour les normes d'exposition, traduites dans la réglementation française en valeurs moyennes d'exposition (VME) et valeurs limites d'exposition (VLE). Le modèle de construction de ces normes postule:

  • qu'un seul toxique à la fois est présent dans l'environnement de travail;
  • que ce toxique pénètre dans l'organisme par la seule voie respiratoire, au cours d'un travail qui se déroule à une température, à une pression et pendant une durée standard;
  • que la personne exposée est un homme biologique moyen sain, indemne de toute hypersensibilité.

A l'évidence, ces conditions n'ont aucune chance d'être réunies au cours de l'activité réelle. Les normes sont ainsi mises à mal par la variabilité du travail. Tout d'abord, des paramètres d'environnement (température, son, lumière) peuvent modifier sensiblement le comportement des substances chimiques présentes sur le lieu de travail, ainsi que les modalités et l'intensité de leur pénétration dans l'organisme ou leur toxicité. Par exemple, une élévation de la température peut augmenter la volatilité du produit, favoriser l'absorption cutanée, d'autant que l'humidité ambiante est élevée.

Ensuite, l'effort physique lié à toute activité se traduit par une élévation de la fréquence cardiaque, puis de la fréquence et du débit respiratoire. Dans ces conditions, si l'air respiré contient un produit toxique sous forme d'aérosols, le niveau de contamination entre un opérateur assis et un manutentionnaire peut varier dans un rapport de 1 à 10. Le même problème se pose pour la contamination cutanée. En effet, l'effort physique va produire de la chaleur qui devra être dissipée par une dilatation du diamètre des vaisseaux sanguins afin d'accroître la surface d'échange thermique et une augmentation du flux circulatoire. Si le produit chimique auquel est exposé le travailleur est soluble dans les graisses, la quantité de produit qui passera par voie cutanée sera beaucoup plus importante selon que le travailleur réalise un effort léger ou intense.

Enfin, dans des situations de travail complexes et dynamiques, l'opérateur risque d'être confronté à des expositions multiples, sans que l'on sache l'effet cumulé des produits. La nature des postures exigées par l'activité peut favoriser la contamination, en modifiant la distance entre les sources d'émission de produits chimiques et le corps. La fréquence des incidents lors de l'activité peut avoir des conséquences sur l'exposition, sans oublier que le process industriel lui-même peut modifier les substances chimiques initiales, par exemple par pyrolyse.

La mesure des concentrations dans l'air des produits toxiques pâtit des mêmes insuffisances. Il est en effet très délicat de définir des zones de concentration homogènes. Selon la densité du produit, la température ambiante, la présence de courants d'air, mais aussi de "zones mortes", le produit chimique peut être dilué dans l'air dans certaines zones de travail et être concentré dans d'autres zones.

Quelle protection?

Concernant les équipements de protection et les consignes de sécurité, le constat est là aussi sans appel. Il n'y a aucune protection collective pour 39% des expositions aux cancérogènes en France. Et c'est un lieu commun de dire que les équipements de protection individuelle sont rarement portés et les consignes de sécurité souvent contournées.

Conçus pour des situations normées, les équipements de protection représentent souvent une gêne en situation réelle. Ils peuvent limiter le recueil d'informations sonores, visuelles ou tactiles nécessaires à l'opérateur, ou rendre les gestes moins précis. Ils peuvent aussi accentuer la pénibilité du travail. Par exemple, les masques et combinaisons étanches réduisent la régulation thermique et génèrent une pénibilité physique supplémentaire. L'écart entre les modes opératoires possibles pour les travailleurs et ceux permettant de travailler en sécurité s'en trouve accru.

Dans ces conditions, la protection offerte, en plus d'être un leurre, peut aussi devenir une source de danger. Une étude sur l'exposition aux pesticides dans la viticulture a révélé que les opérateurs portant une combinaison de protection étaient deux à quatre fois plus contaminés lors des opérations d'application des produits et de nettoyage des équipements que les travailleurs non protégés. Un usage multiple de la même combinaison contaminée peut être à l'origine de ce paradoxe.

Il n'existe pas non plus d'équipement de protection efficace dans toutes les situations d'exposition. Suite au constat d'un excès de perméabilité sur des combinaisons dédiées aux activités agricoles, une étude a montré que celles-ci étaient testées avec des acides ou des bases correspondant à des situations industrielles, et non avec des matières actives phytosanitaires. Cet incident renvoie au processus de conception même de ce type de matériel, qui, tout en étant très cher, ne répond pas toujours aux besoins des utilisateurs.

Etre en phase avec l'activité

Les consignes de sécurité peuvent elles aussi s'avérer inadaptées à la réalité du travail. Lors d'une intervention menée dans une fonderie, des ergonomes ont constaté que les procédures de sécurité censées limiter le niveau d'exposition des salariés au plomb inorganique étaient sacrifiées dans la mesure où, autorisés à quitter leur poste dès la fin de l'opération de fonte, les opérateurs accéléraient eux-mêmes les cadences pour se libérer le plus tôt possible. Ainsi, toute règle qui pouvait allonger le temps de travail passait à la trappe, dès lors qu'elle ne compromettait pas la qualité du produit.

En définitive, une analyse de l'activité réelle de travail est indispensable avant de définir des procédures de sécurité ou de proposer un équipement de protection collective ou individuelle. Les expositions des salariés et leur contamination ne sont pas homogènes selon les phases de l'activité. Il s'agit de cibler les actions de prévention du risque cancérogène selon les conditions d'exposition des travailleurs, après avoir identifié les facteurs d'ordre technique, organisationnel ou bien humain favorisant la contamination. Une analyse ergonomique permettra de réfléchir avec les salariés sur une organisation du travail minimisant les durées et niveaux d'exposition. C'est le propos de l'ergotoxicologie. Soit une pratique particulière de l'ergonomie, centrée sur un objet spécifique: l'exposition aux dangers d'origine chimique.

En savoir plus

"Ambiances chimiques de travail: l'ergotoxicologie ou la transition d'une prévention formelle à une prévention opérationnelle", par Brahim Mohammed-Brahim, Performances humaines et techniques n° 99, mars-avril 1999.


Alain Garrigou, ergonome, Brahim Mohammed Brahim
Santé & Travail n° 065 - janvier 2009
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