Les politiques industrielles au secours de la globalisation


Gilles Raveaud
Alternatives Economiques n° 282 - juillet 2009
couverture
Le modèle français à l'épreuve de la crise
— juillet 2009 —

La crise actuelle signe-t-elle la diminution des échanges commerciaux, et donc le début de la fin de la globalisation ? C'est la question que se pose Dany Rodrik, spécialiste d'économie internationale à la Kenneddy School of Governement de l'université Harvard. A l'origine de son inquiétude, ce constat: la croissance de pays comme la Chine dépendait de la voracité du consommateur américain. Or celui-ci est désormais contraint, et sans doute pour longtemps, à la frugalité. De plus, les déséquilibres commerciaux d'avant la crise, au premier rang desquels le déficit américain et l'excédent chinois, ne sont plus tenables. Dans ces conditions, comment faire?

Dans son texte "La croissance après la crise", Rodrik remarque que les pays du Sud à forte croissance, comme la Chine et la Corée du Sud, ou le Japon avant eux, sont ceux qui ont mis en place des politiques "productivistes". Ces politiques utilisent trois armes principales. Tout d'abord, la maîtrise du taux de change, qui doit rester sous-évalué, afin de pouvoir vendre les exportations à bas prix. Ensuite, un contrôle serré de la finance, pour contrôler le rachat des entreprises nationales par des investisseurs étrangers, et pour mettre en place des prêts subventionnés dans certains secteurs. Enfin, pièce centrale du puzzle, la politique industrielle, c'est-à-dire l'ensemble des mesures qui incitent ou contraignent les entrepreneurs à investir dans les secteurs jugés prioritaires par le pouvoir politique. Ces mesures incluent notamment la protection face aux importations; les subventions; ou, comme en Chine, l'obligation pour les investisseurs étrangers de transférer leur technologie aux entreprises locales.

Pour Rodrik, ces politiques industrielles sont la réponse au monde d'après la crise. En effet, elles viendront alimenter une demande intérieure qui compensera la baisse de la demande extérieure. Bien sûr, note Rodrik, ces politiques, qui enfreignent par définition la libre concurrence, tomberont sous la critique de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), qui interdit par exemple de subventionner les industries destinées à l'exportation. Mais, pour Rodrik, elles sont la seule façon d'empêcher le retour des déséquilibres commerciaux, tout en préservant la croissance des pays du Sud.

Cerise sur le gâteau, ces politiques ne reposeront pas sur des taux de change sous-évalués. Elles répondraient donc à une critique fréquemment faite aux Chinois par les Américains. De plus, si la Chine laissait remonter son taux de change, cela réduirait le prix des produits importés, ce qui serait favorable au pouvoir d'achat des Chinois, qui pourraient ainsi importer plus.

A cette analyse, on apportera le bémol de William Easterly, professeur à la New York University et l'un des meilleurs spécialistes des pays en développement. Il rappelle que les politiques industrielles ne sont pas une garantie de croissance. Dans une étude, Easterly et ses collègues constatent ainsi qu'en Afrique, les investissements, tant privés que publics, n'ont pas d'effet sur la croissance. La politique industrielle ne peut donc être efficace que sous certaines conditions, qui vont de la stabilité politique à l'éducation, en passant par l'existence d'une classe dirigeante intéressée au développement du pays.

Rodrik accepte bien entendu ces remarques, mais il répond que le marché est incapable de résoudre les problèmes posés par le passage d'une économie traditionnelle, rurale et peu productive, à une économie moderne et industrielle. L'histoire montre en effet que, au Nord comme au Sud, les investissements publics et les politiques d'orientation des investissements privés sont des conditions nécessaires au développement.


Gilles Raveaud
Alternatives Economiques n° 282 - juillet 2009
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