Maladie de Dupuytren : absente aux tableaux
Gérard Lucas, Médecin du travail à la DDE (direction départementale de l'Equipement) de Nantes
Dossier Web n° 066 - mai 2008
Pathologie peu connue, la maladie de Dupuytren ne mobilise guère les acteurs de la santé au travail. Pourtant, son origine professionnelle est confirmée par de nombreuses études scientifiques. Cette atteinte des tendons des doigts de la main, qui peut entraîner un véritable handicap, devrait être intégrée dans le système des tableaux de maladies professionnelles.
Combien temps faudra-t-il pour que la maladie de Dupuytren soit con si dé rée comme une ma ladie professionnelle? "Un certain temps", aurait répondu Fernand Ray naud. C'est que cette pa tho logie qui touche aussi les salariés n'in té resse pas grand monde parmi les spécialistes de la santé au travail. Pour tant, son ori gine pro fes sionnelle ne fait aucun doute et ses symp tômes sont visibles: ré traction des tendons de la flexion des doigts de la main; adhé ren ce entre la peau de la paume, les tendons eux-mêmes et les gouttières dans lesquelles ils coulissent.
La rétraction des tendons se développe très pro gres sivement, sur plusieurs an nées. L'at tein te de l'auriculaire et de l'annulaire est la plus fréquente, mais l'index et le majeur peuvent également être touchés. Et la flexion irréductible des doigts peut être com plète.
Même si la maladie de Dupuytren n'entraîne pas d'invalidité majeure, le blocage en flexion des doigts qui se mettent en crochet est un handicap réel. Et la saillie dure des tendons et des nodules dans la paume est de toute façon désagréable à plus d'un titre. Jusqu'à présent, aucun traitement médical ne s'est révélé efficace. Cer tains praticiens développent une méthode semi -chirurgicale, qui consiste à séparer le tendon de sa gaine avec une aiguille fine sous anesthésie locale. Mais seul un traitement chirurgical permet la libération du ou des tendons fléchisseurs et rend à nouveau possible une extension des doigts atteints, soit une réparation pratiquement intégrale. Cepen dant, une telle opé ration nécessite un temps de cica trisation de plusieurs semaines (30 à 60 jours) avant la reprise du travail.
Dans les travaux publics et le bâtiment, chez les agri cul teurs et les marins, dans la métallurgie lourde, plusieurs médecins exprimaient depuis des dé cennies leur conviction intuitive du caractère pro fes sionnel de la maladie de Dupuytren.
Mais la littérature médicale française, en l'absence d'étu de épi dé mio logique rigou reuse, ne permettait pas de trancher. Celle-ci se contentait d'associer la maladie à des facteurs couramment évoqués, à savoir l'alcool, l'hérédité, le diabète, l'épilepsie et les traumatismes. Hélas, ces facteurs secondaires ont été confondus par beaucoup de médecins avec la cause de la maladie.
Désormais, on sait que la maladie de Dupuytren est presque toujours due à de la manutention prolongée pendant des années. Elle est notamment liée à la préhension d'outils, tels que les pelles, les pioches et les fourches, les outils de mécanique ou les outils manuels vibrants.
En France, à la fin des années 1990, une équipe de médecins du travail du ministère de l'Equipement a décidé de mener une étude épidémiologique (1) transversale rigoureuse et suffisamment ample. Cette étude portait sur une po pu lation de 3000 agents de la fonction publique, dont la moitié était ou vrière et exposée à ce type de manutention et l'autre moitié administra tive et non exposée professionnellement.
La confirmation du carac tère professionnel de la maladie de Dupuytren est évidente. Le risque rela tif est de 7 pour les professionnels exposés aux travaux manuels par rapport aux administratifs. Le risque est toujours multiplié, quels que soient les facteurs secondaires: al cool, hérédité, diabète, épilepsie ou traumatismes du mem bre. Le risque s'élève avec l'intensité et la durée de l'exposition et avec l'avan cée en âge. La maladie apparaît après une durée moyenne d'ex po sition supérieure à quinze ans. Ce qui explique que les quadragénaires et les quinquagénaires soient particulièrement touchés.
Dans les pays scandinaves, en Grande-Bretagne, en Amérique du Nord, des études avaient déjà affirmé l'origine professionnelle de la maladie de Dupuytren, et ce dès les années 1980. En 1996, une analyse améri caine (2) regroupant les seules études validées épi démiologiquement sur le plan scientifique est venue confirmer ce point de vue. Pourtant, en France, il n'existe toujours pas de tableau de maladie professionnelle concernant la maladie de Dupuytren. Cette pathologie liée à une hypersollicitation manuelle a échappé jusqu'à présent au système de réparation, au même titre que d'au tres maladies, tels certains cancers, dont il est difficile d'identifier les origines professionnelles, car ils sont diagnostiqués à long terme. D'autant que la méthode expérimentale s'avère parfois insuffisante dans les longs délais. Il reste néanmoins à créer dans le sys tème français un tableau spécifique à la maladie de Dupuytren, afin qu'elle soit reconnue conformément aux données scientifiques. La commission "maladies profession nel les" du CSPRP a été saisie. Espé rons que cette question sera rapidement inscrite à son ordre du jour.
(1) Sur cette étude, lire l'article de G. Lucas et col., dans la Revue de médecine du travail de septembre 2000. Lire aussi l'article de A. Brichet et col. à paraître dans les Archives des maladies profes sionnelles.
(2) Méta-analyse de Liss: "Can Dupuytren's contracture be work-related? Review of the evidence", American Journal of Industrial Medicine, volume XXIX, n° 5, mai 1996.
Gérard Lucas, Médecin du travail à la DDE (direction départementale de l'Equipement) de Nantes
Dossier Web n° 066 - mai 2008
Notes
(1) Sur cette étude, lire l'article de G. Lucas et col., dans la Revue de médecine du travail de septembre 2000. Lire aussi l'article de A. Brichet et col. à paraître dans les Archives des maladies profes sionnelles.
(2) Méta-analyse de Liss: "Can Dupuytren's contracture be work-related? Review of the evidence", American Journal of Industrial Medicine, volume XXIX, n° 5, mai 1996.
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