Dossier Toxicologie

Surveillance des expositions professionnelles : faire parler les indicateurs biologiques


Gérard Lasfargues, Professeur en médecinedu travail
Dossier Web n° 068 - mai 2008

Les prélèvements atmosphériques constituent la technique la plus répandue pour évaluer l'exposition professionnelle à des substances toxiques. Pourtant, d'autres prélèvements, de sang ou d'urines par exemple, peuvent être opérés. Ils permettent d'obtenir des indicateurs biologiques d'exposition, plus pertinents vis-à-vis de certaines substances.

Pour mesurer l'exposition des travailleurs aux nuisances chimiques, la plupart des médecins du travail utilisent la métrologie d'ambiance. Ils opèrent des prélèvements atmosphériques sur les postes de travail et en comparent les résultats aux valeurs limites d'exposition. Mais cette mé thode n'est pas la seule à leur disposition. Ils peuvent aussi mettre en oeuvre une surveillance biologique des expositions, ou biométrologie. Il s'agit alors d'identifier et de mesurer la présence de substances toxi ques ou de produits dérivés de ces substances dans l'orga nisme des salariés. Une telle surveillance suppose de faire des prélèvements sur plusieurs milieux biologiques: urines ou sang, parfois d'autres fluides biologiques, l'air expiré ou des tissus divers.

Une fois dans l'organisme, un agent toxique subit en général des transformations suite à des réactions chimiques diverses, qui aboutissent à la formation de métabolites. Le para mètre mesuré en biométrologie peut donc être la concen tration de la substance chimique elle-même dans le milieu biologique choisi ou bien celle d'un ou de plusieurs métabolites. Dans les deux cas, on obtient un in dicateur biologique d'ex position. Ainsi, pour évaluer l'exposition au trichloréthylène, on peut mesurer sa concentration dans le sang ou mesurer celle de certains métabolites, comme l'acide trichloracétique, dans les urines.

Mesurer les effets sur l'organisme

La concentration d'une substance n'est pas le seul indicateur possible. Par fois, la biométrologie peut inclure la surveil lance des effets d'une substance sur l'organisme. Il s'agit en général d'effets biologiques précoces et réversibles. Pour estimer l'exposition professionnelle au plomb, le dosage des protoporphyrines dans les globules rouges est souvent utilisé. L'aug men tation de leur concen tration, liée à l'action du plomb sur l'organisme, est un bon reflet de l'exposition des mois précédents. Mais elle est réversible: elle disparaît progressivement après la fin de l'exposition. Ce type d'indicateur biologique d'ex posi tion n'éta blit pas forcément une altération de la santé, bien que certains le fassent. Une diminution des cholinestérases sangui nes, témoignant d'une forte exposition à des pesticides organophos pho rés, est aussi annon ciatrice de maladies.

Attention toutefois à ne pas confondre indicateur biologique d'exposition et indicateur d'effets patho gènes sur la santé. Une intoxication par le plomb peut aboutir à une insuffisance rénale que l'on peut dépister par des examens biologiques. Mais dans ce cas, on ne mesure plus l'exposition.

Les avantages de la bio métrologie sont nombreux. Tout d'abord, elle intègre toutes les voies d'absorption de la substance toxique: cutanée, digestive, respiratoire… Ce que ne font pas les mesures atmosphériques, qui ne concernent que la voie respiratoire. Une différence notable car, pour de nombreux composés organiques, la voie de pénétration par la peau est importante, voire prépondérante. Ainsi, pour les éthers de glycol, solvants peu vo latiles à température ambiante, mesurer la concen tra tion atmosphérique conduit souvent à sous-estimer la dose réellement absor bée par les travailleurs expo sés. De la même façon, pour des produits bien absor bés par voie digestive, comme les poussières d'oxydes ou de sels mé ta lliques, les indicateurs biologiques sont de meil leurs marqueurs de l'exposition.

La biométrologie prend en compte les conditions réelles d'exposition: port d'équipements de protection individuelle, efforts physi ques augmentant l'absorption par voie respiratoire, etc. Elle intègre aussi les caractéristiques biologiques individuelles des salariés: maladies hépatiques ou rénales favorisant l'accumulation des toxiques dans l'organisme, déminéralisation osseuse entraînant une libération de substances stockées dans l'os… D'un individu à l'autre, ces éléments peuvent modifier consi dérablement l'absorption, la transformation et l'élimination des substances toxiques. Ils doivent être retenus, car ils peuvent expliquer les différences entre l'intensité d'une exposition définie par des prélèvements atmosphériques et celle définie par la surveillance biologique. Enfin, cette dernière prend en compte les différentes sources d'exposition, professionnelles ou éventuellement extraprofessionnelles.

Une liste de recommandations

Une fois les mesures ef fec tuées, il faut les interpréter. Les seules valeurs de référence disponibles sont les indices biologiques d'exposition ou IBE. Selon la définition des experts de l'Ame rican Confe rence of Governmental Industrial Hygienists, les IBE représentent les niveaux auxquels les indicateurs sont censés se situer chez des travailleurs en bonne santé, après une exposition par inhalation à des concentrations égales aux valeurs limites (VL). Comme les VL, les IBE peuvent servir de guides pour la prévention. Mais, compte tenu des différences entre individus, leur respect n'exclut pas la possibilité d'effets sur la santé. En France, une liste d'IBE a été élaborée, à partir de celle de l'ACGIH. Elle contient des recommandations sur les méthodes et la stratégie à mettre en oeuvre selon les substan ces toxiques: quel est le bon indicateur biologique, le bon milieu et le bon moment dans la jour née ou dans la se maine pour faire le prélèvement. Bien sûr, de telles recommandations ne sont valables que pour les substances dont les mécanismes de transformation ou d'action sont connus. Elles ne peuvent s'appliquer aux très nombreux agents toxiques dont on ne connaît pas encore les effets biologiques. Un retard à combler au plus vite.


Gérard Lasfargues, Professeur en médecinedu travail
Dossier Web n° 068 - mai 2008
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