Dossier Toxicologie

Travaux en imprimerie : remplacer les encres et solvants dangereux


Gérard Lasfargues, Professeur en médecinedu travail
Dossier Web n° 068 - mai 2008

Les principaux procédés d'impression utilisés de nos jours emploient de multiples encres et produits chimiques, dont certains peuvent s'avérer toxiques, voire cancérogènes. Afin de limiter les risques, le remplacement des produits les plus nocifs par dqui le sont moins s'impose.

Le secteur de l'édition-imprimerie est un secteur important en France, puisqu'il occupe plus de 200000 salariés répartis dans plus de 18000 établissements. Or, si les techniques d'im pression ont beaucoup évolué ces dernières années, elles impliquent encore au jour d'hui l'utilisation de très nombreux produits chimiques. Ce qui amène inévitablement à se poser la question des risques toxiques et, plus spécifiquement, celle du risque cancérogène.

Une composition chimique variable

Procédé d'impression le plus ancien, la typographie a été progressive ment remplacée par quatre grands procédés: l'offset (plus de 40%), la flexographie, la gravure et la sérigraphie. Selon le procédé employé, le type et la vitesse des presses d'imprimerie, les carac téristiques du support imprimé et, enfin, l'apparence finale souhaitée pour le produit, la composition des encres utilisées est extrêmement variable. Plusieurs millions de formules d'encres sont ainsi en usage actuellement. Cependant, elles sont toutes constituées d'un mélange de trois ingrédients:

  • des pigments, qui vont déterminer la couleur de l'encre mais aussi in fluencer ses propriétés physiques;
  • des agents véhicules, qui servent de support aux pigments durant le processus d'impression;
  • des additifs très divers, qui permettent de transmettre à l'encre des ca ractéristiques spécifiques.

La substitution dans le Code du travail

Les représentants du personnel au CHSCT peuvent s'appuyer sur le Code du travail, afin d'obtenir la substitution des produits toxiques. L'article L. 230-2 (paragraphe II, alinéa f) portant sur les principes généraux de prévention impose, en effet, à l'employeur de "remplacer ce qui est dangereux par ce qui n'est pas dangereux ou par ce qui est moins dangereux". Cette obligation a été renforcée, en ce qui concerne les substances cancérogènes, par un décret du 1er février 2001, traduit dans les articles R. 231-56 à R. 231-56-12 du Code du travail. L'article R. 231-56-2 précise ainsi que "l'employeur est tenu de réduire l'utilisation d'un agent cancérogène […] notamment en le remplaçant, dans la mesure où cela est techniquement possible, par une substance, une préparation ou un procédé qui […] n'est pas ou moins dangereux".

Les pigments peuvent être inorganiques (noir de carbone pour le pigment noir, oxyde métallique pour les blancs opaques, mélange complexe de sels métalliques pour les pigments colorés, etc.) ou organiques. Dans ce dernier cas, ils sont le plus souvent préparés à partir de teintures de divers agents (anthraquinone, phtalocyanine, etc.). Des dérivés d'amines aromatiques sont ainsi utilisés comme pigments classiques pour certaines couleurs.

Les agents véhicules sont, suivant les cas, des huiles minérales ou non minérales, des solvants (aromatiques comme le toluène ou chlorés, acétates, cé tones, alcools, etc.) ou des résines (notamment acryliques). Depuis l'introduction du traitement ultra-violet dans le pro cédé offset couleur, l'utilisation d'éthers de glycol (propylène et dipropylène-glycol) en forte concentration a notamment augmenté.

L'exposition aux encres et aux résines est due essentiellement à des éclaboussures ou des brouillards provenant des rouleaux des presses et des rotatives. L'exposition aux solvants à des niveaux importants se produit lors de leur évaporation pendant les phases de séchage ou lors de leur mélange avec les encres. Ainsi, les expositions les plus im portantes par voie respiratoire ou cutanée surviennent lors du nettoyage des rouleaux ou des pinceaux avec des solutions de la vage contenant des solvants, notamment des solvants chlorés, des éthers de glycol ou des cétones.

Possiblement cancérogènes

Les procédés d'imprimerie ont été classés par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) comme possiblement cancérogènes, à partir de données sur les excès de cancers de la vessie et du poumon. Les preuves étaient plus faibles concernant les risques de leucémies, de cancers de l'oro-pharynx et du rein. Du fait de la multiplicité des techniques d'impression, il est en effet difficile de détecter et de mettre en relation un risque cancérogène avec certaines expositions bien déterminées. Ainsi, les encres d'imprimerie n'ont pu être classées (groupe 3 du Circ) et le noir de carbone a été évalué comme possiblement cancérogène (groupe 2B). De récentes études épi démiolo giques réalisées dans des cohortes du secteur de l'imprimerie ont cependant retrouvé des excès de cancers du poumon, uro-génitaux (rein, vessie, sein, ovai re) ou du tube di gestif, ainsi que des excès de leu cémies et de lymphomes. Enfin, d'au tres étu des, de type cas témoins, ont montré des excès de risque si gnificatifs chez les travailleurs de l'imprimerie pour plusieurs des localisations citées ci-dessus.

Privilégier la substitution

Des efforts de prévention spécifiques restent donc nécessaires, notamment en ce qui concerne la com position des encres et le remplacement des solvants les plus dan gereux. Au niveau de la formulation des encres, la situation s'est améliorée avec l'utilisation d'huiles végétales en substitution aux huiles minérales. Néan moins, les analyses font apparaître des niveaux élevés d'hydrocarbures polycycli ques aromatiques (HPA) cancéro gènes dans certaines encres noires. Et certaines encres de couleur contiennent encore des pigments dérivés d'amines aromatiques cancérogènes. Pour ce qui est des solvants dangereux, certains, tel le benzène, ont été remplacés; toutefois, des solvants potentiellement can cérogènes sont encore utilisés.

Pour être efficace, les solutions de remplacement devront prendre en compte les considérations de santé au travail, mais aussi des critères de faisabilité technique et organisationnelle. Par exemple, l'utilisation de produits d'origine végé tale diminue le risque toxique mais peut créer des contraintes organisationnelles en augmentant le temps nécessaire pour effectuer une tâche. La substitution reste ce pen dant possible dans la plupart des cas. Des dispositifs techniques d'extraction à la source, le travail en vase clos, l'automatisation et l'in for ma tisation, des pro cédés de nettoyage moins polluants peuvent également permettre une meil leure maîtrise des risques. Enfin, la formation et l'information des salariés demeurent es sentielles pour les éclairer sur les choix en matière de gestion du risque, afin qu'ils participent à l'élaboration des solutions de prévention.


Gérard Lasfargues, Professeur en médecinedu travail
Dossier Web n° 068 - mai 2008
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